Partager l'article ! DEXIA, Les dessous d'un scandale d'Etat.: La banque franco-belge a déjà coûté cher. Le risque, aujourd'hui, c'est que communes, départem ...
DUPIN Bernard
La banque franco-belge a déjà coûté cher. Le risque, aujourd'hui, c'est que
communes, départements et régions soient asphyxiés.
Comme si une soudaine épidémie d'Alzheimer s'était abattue sur Bercy ! Aucun des quatre participants à la dernière réunion de travail sur Dexia, qui s'est tenue le 5 janvier au ministère des Finances, ne se souvient d'avoir entendu le mot tabou de nationalisation. Ni le commissaire aux participations de l'Etat Jean-Dominique Comolli. Ni le représentant de la Caisse des dépôts Antoine Gosset-Grainville. Ni le patron de la Banque postale, Philippe Wahl. Pas plus que l'administrateur délégué de Dexia, Pierre Mariani. Pourtant, l'hypothèse d'un rachat de la banque des collectivités par l'Etat a bien été évoquée au cours de la réunion, comme l'a révéléLes Echos.
D'après nos informations, il en a été question également quelques jours auparavant à l'Elysée, où Pierre Mariani, ancien directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, a gardé ses entrées. Ce scénario de nationalisation devait rester secret. Pas question de l'ébruiter à moins de cent jours de la présidentielle... Car, à la clé, il pourrait y avoir une belle addition pour les contribuables.
Déjà en 2008, au lendemain de la faillite de Lehman Brothers, les Etats français et belge avaient dû mettre au pot chacun 3 milliards d'euros pour éviter que Dexia n'entraîne dans sa chute tout le système financier. A fonds perdus, puisque la banque va finalement être vendue à la découpe. Après les récents accords d'octobre 2011, on croyait le dossier Dexia bouclé. Les Belges ont repris leur banque de détail, nationalisée pour 4 milliards d'euros, la branche luxembourgeoise a été vendue à des investisseurs qatariens.
En France, un tandem composé de La Poste et de la Caisse des dépôts (CDC) devait reprendre les activités de prêts aux collectivités de Dexia Crédit local. Mais cet attelage, très complexe à mettre en oeuvre, a aujourd'hui du plomb dans l'aile."Avec la dégradation des conditions de marché, le coût de l'opération pour la Caisse est passé de 0 à quelque 2 milliards d'euros. Impossible d'y aller dans ces conditions", argue-t-on dans l'entourage de la prestigieuse institution.
Sur le papier, tout le monde est d'accord pour sauver ce qui reste du soldat Dexia. Mais, depuis le début des négociations, ce n'est que succession de peaux de banane et de coups fourrés."Les discussions sont surréalistes, commente l'un des acteurs du dossier.
La Caisse des dépôts, qui devrait se battre pour récupérer son ancien métier - historiquement, le Crédit local dépendait de cette institution -, prétexte des problèmes comptables, feignant d'oublier qu'elle n'est pas soumise à la sanction des marchés financiers ! La Banque postale, elle, voit dans la reprise de l'activité de Dexia Crédit local une opportunité de récupérer du business, mais refuse d'utiliser ses faramineux dépôts pour prêter aux collectivités, préférant aller se financer sur les marchés, comme le faisait Dexia, avec les conséquences que l'on sait..."
Aux divergences d'intérêt s'ajoutent des querelles de personnes. Entre le sarkozyste Pierre Mariani et le chiraquien Augustin de Romanet - il a été secrétaire général adjoint de l'Elysée en 2005 avant de prendre la direction de la Caisse -, le courant n'est jamais passé. Et, alors que ce dernier remet en jeu son mandat en mars, un job qui pourrait échoir à... Mariani, certains le soupçonnent de savonner la planche à son rival.
Ces bisbilles font le bonheur des banquiers d'affaires et consultants en tout genre, ravis de vendre à prix d'or des montages financiers alambiqués à chacun des protagonistes, qui ont tous en commun de vivre sur deniers publics.
La banque américaine JP Morgan, conseil de la Caisse des dépôts sur toute la durée de l'opération, empochera ainsi 7 millions d'euros de commissions au terme de sa mission. Un comble quand on sait que l'homme qui a finalement imposé sa solution n'est autre que René Ricol, ex-médiateur du crédit et M. Bons Offices du président de la République.
Dans cette affaire, même les élus locaux jouent contre leur camp. A l'instar de Claude Bartolone, le président du conseil général de Seine-Saint-Denis, clamant partout qu'il a été victime d'"une banque d'aigrefins" coupable selon lui d'avoir abusé les collectivités et inondé le marché de produits toxiques. La nouvelle direction de Dexia a beau se défendre de toute turpitude et rappeler que les collectivités n'ont jamais été forcées à quoi que ce soit, l'image qui en restera est celle d'un établissement âpre au gain, victime de mégalomanie.
Frénésie conquérante. Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui, il faut se replonger dans la biographie de Pierre Richard, un haut fonctionnaire de gauche qui, à partir d'une petite entité publique finançant les communes, départements et régions français, se mit en tête de construire "un acteur européen de premier plan".
En 1993, Richard, patron du Crédit local de France, filiale de la Caisse des dépôts, et directeur adjoint de la Caisse, voit le job de numéro un de la prestigieuse institution lui passer sous le nez au prétexte qu'il n'est pas inspecteur des finances. Puisqu'il ne peut régner sur ce fleuron du secteur public, il bâtira son propre empire à partir du petit Crédit local. Une fois la privatisation puis la cotation en Bourse obtenues, le tenace ingénieur milite pour la transformation de l'établissement mono-activité dont il a hérité en "vraie banque", à travers notamment le mariage avec le Crédit communal de Belgique en 1995. De cette union naît Dexia, que Richard codirige avec le Belge Axel Miller, ex-avocat d'affaires qui ne connaît rien à la banque...
Persuadé que le métier de prêteur aux collectivités peut être répliqué à l'étranger, le tandem est pris d'une frénésie conquérante. Des implantations sont ouvertes un peu partout dans le monde, y compris dans des pays aussi exotiques que la Chine, le Japon ou encore Israël. Entre 1995 et 2007, le développement de Dexia est spectaculaire. Le montant des encours de crédit est multiplié par six, tandis que le nombre de salariés passe de 500 à plus de 35 000. Mais le vrai rêve de Richard, c'est d'aller piétiner les plates-bandes des Pébereau et Bouton en devenant lui aussi un grand de la banque universelle en France. Pour atteindre son but, il se lance dans la gestion d'actifs, la banque privée, mais aussi l'assurance de titres de créance adossés à des prêts immobiliers, via le rachat en 2000 du réhausseur de crédit américain FSA pour 2,6 milliards de dollars.
Entrée au capital du Crédit du Nord, Dexia va même jusqu'à proposer une fusion entre égaux à la Société générale lorsque celle-ci se retrouve en mauvaise posture. Une ambition à l'époque saluée par tous - les investisseurs, la presse et les élus locaux des deux côtés de la frontière.
Il faut dire que Pierre Richard, s'il n'y entend pas grand-chose en matière de produits financiers, est un pro des relations publiques. Sponsor via sa banque du Festival d'Avignon, il y tient chaque été table ouverte, invitant clients, famille et responsables politiques ravis d'être conviés tous frais payés à cette grand-messe culturelle."Nous avons découvert, lorsque nous avons arrêté la subvention, que Dexia faisait vivre pendant plusieurs semaines hôteliers et restaurateurs", confie Pierre Mariani.
La situation que trouve ce dernier à son arrivée en 2008 est "proprement inimaginable", pour reprendre ses propres termes. La banque a quatre jours de liquidités devant elle. La centralisation des risques est approximative, le reporting financier mensuel inexistant. Une fois l'urgence passée, la nouvelle équipe tente de sauver le patient en lui imposant un traitement de choc. Des pans complets d'activités sont cédés. Le métier de prêt aux collectivités est totalement repensé pour faire moins de volume et plus de marge. D'importantes réductions de charges et d'effectifs sont entreprises, notamment en Belgique, où est employé le gros des troupes.
Vengeance. Entre binationaux, les relations se tendent. Outre-Quiévrain, on accuse les Français d'être à l'origine du naufrage Dexia, oubliant un peu vite qu'Axel Miller était à la manoeuvre pendant toute la période expansionniste du groupe (recasé chez Petercam, une "boutique" qui fait des placements et du conseil, il assiste à présent les Belges dans le processus actuel de démantèlement de la banque). Et, de ce côté-ci-de la frontière, on ne manque pas une occasion de rappeler que le prix excessif payé par les Etats pour sauver Dexia en 2008 visait avant tout à ne pas créer de problèmes au sein de l'actionnariat belge. A ces difficultés internes s'ajoute la pression de la Commission européenne : vexée d'avoir été tenue à l'écart des négociations entre l'Elysée et le gouvernement belge au moment du sauvetage de 2008, Bruxelles se venge en imposant à Dexia des cessions qui mettent en péril le fonctionnement de l'établissement.
"En septembre, il était encore possible d'éviter le démantèlement. Mais il aurait fallu pour cela que les pouvoirs publics réagissent très vite", regrette Mariani. Comme souvent, plutôt que de faire simple, les technocrates ont bricolé un Meccano infernal impossible à mettre en oeuvre.
Un choix d'autant plus surprenant que, partout ailleurs, le financement des acteurs locaux est un service public assuré par l'Etat lui-même.
L'enjeu est pourtant de taille."Dexia est la principale et dernière banque de financement des collectivités en France. Si cette activité met la clé sous la porte, il n'y aura plus personne pour prêter aux mairies, conseils généraux et autres", rappelle Mariani.
Toutes les banques commerciales se sont progressivement retirées de ce créneau, qui requiert des capitaux énormes. Une catastrophe pour l'investissement public en France, alors que le grand projet immobilier Balard du ministère de la Défense à Paris et la ligne TGV Bordeaux-Espagne ont déjà eu le plus grand mal à boucler leur financement fin 2011.
"Dexia est un sujet très financier mais pas virtuel. Derrière, il y a de vrais emplois. L'activité travaux publics repose par exemple à 50 % sur les collectivités. Ça va être très chaud si ce robinet se ferme en 2012", s'alarme Patrick Bernasconi, président de la Fédération nationale des travaux publics. L'inquiétude commence d'ailleurs à gagner certains hôpitaux et certaines collectivités à la trésorerie un peu fragile, où l'on se demande si l'on pourra continuer à payer les salaires du personnel...
Alors que l'héritage de Dexia est menacé d'être passé par pertes et profits, l'enjeu n'est pas seulement financier. Il est aussi social. Dexia Crédit local emploie 1 300 salariés qui sont loin d'être tous des golden boys. Très actif sur le front SeaFrance, le gouvernement va-t-il aussi s'impliquer pour sauver une banque, même s'il en est actionnaire depuis toujours ? L'ardoise de 16 milliards d'euros du Crédit lyonnais laissée au contribuable français hante toujours les esprits. La Poste et la Caisse des dépôts, embarquées de force dans la galère Dexia, auront un temps donné l'illusion que le contribuable n'aurait pas à mettre la main au portefeuille. Depuis que le mot nationalisation a été prononcé, il est clair qu'en cas de naufrage tout le monde sera amené à écoper.
Source Le Point